Le message retrouvé de Marie-Ange Bouchard

Sa voix est douce, infiniment enjouée.

Elle a le ton posé d’une femme, qui à 84 ans, fait une rétrospective heureuse de sa vie. Une vie remplie de philanthropie et de rêves réalisés.

On vous dirait que c’est cette même voix qui a convaincu un groupe d’hommes de sortir des tavernes en 1962, et vous accueilleriez sûrement cette confidence d’un œil sceptique.

Que cette voix a été au cœur de l’émancipation des femmes dans la bouillonnante décennie 1960 au Québec.

Et pourtant, c’est ce qui est arrivé.

Sur la cassette retrouvée, une date : 3 novembre 1992.

Cette voix, c’est celle de la fondatrice du Réseau FADOQ, Marie-Ange Bouchard. Il s’agit d’une entrevue réalisée à partir de la résidence Oasis, où elle habite, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Elle compare cet édifice de 150 appartements à un petit village. Elle parle de l’importance d’avoir des buts dans la vie. Elle se souvient des voyages qu’elle a faits après avoir atteint la cinquantaine, de l’Espagne, de l’Égypte.

« Tous les rêves que j’ai eus dans ma vie, je les ai réalisés. Mais il y en a encore un que je n’ai pas fait », confie-t-elle.

Elle veut voir la lune à travers un télescope. Elle ne sait pas si elle peut en trouver un à Saint-Jean. Elle songe au Mont-Mégantic.

« Je me contenterais d’un petit télescope », avance-t-elle.

La conversation est fluide. Mme Bouchard s’est visiblement bien préparée pour cet entretien. On la questionne sur le plus beau souvenir de sa vie. Elle répond qu’il s’agit d’une parole.

« Quand je suis entrée au Service social de Saint-Jean, on m’a dit que j’avais carte blanche en ce qui concerne le secteur des personnes âgées. J’ai été élevée très sévèrement. C’était la première fois qu’on me disait que j’avais carte blanche. C’est la plus belle parole de ma vie », se remémore cette ancienne travailleuse sociale.

De cette liberté d’agir est né le Réseau FADOQ. Le 3 mars 1962, Marie-Ange Bouchard réunit pour la première fois un groupe d’hommes retraités à Saint-Jean-sur-Richelieu. Elle est loin de se douter de l’ampleur que prendra un jour le mouvement de l’Âge d’Or.

1962, c’est la Révolution tranquille. C’est le «Maîtres chez nous» de Jean Lesage. Mutation de l’économie qui change les règles pour les travailleurs, déclin de l’influence de l’Église catholique, le Québec vit une période de profonds bouleversements.

À travers tout ce tumulte, les personnes âgées doivent se repositionner sur l’échiquier de la société québécoise. L’idée de Marie-Ange Bouchard est de contrer l’isolement, l’insécurité et l’inactivité chez les aînés. Son initiative a des répercussions dans tout le Québec.

Le concept de club qu’elle propose alors est original de plusieurs façons. Autonome, ce premier club, nommé « 3 fois 20 », est aussi mixte, ce qui crée une ouverture pour les femmes dans les clubs sociaux, à l’époque où commence à gronder le moteur de l’émancipation féminine.

Tous les ingrédients sont là pour que le mouvement de l’Âge d’Or fasse boule de neige. Et c’est exactement ce qui se produit. Tout au long de la décennie, des clubs voient le jour à un rythme effréné. En 1969, les premiers regroupements régionaux se forment en Mauricie et dans les régions de Québec et Chaudière-Appalaches.

Le 16 juin 1970, la Fédération de l’Âge d’Or du Québec – aujourd’hui Réseau FADOQ – est constituée en vertu de la Loi des compagnies de la province de Québec. À ce moment, on compte plus de 500 clubs de l’Âge d’Or et près de 50 000 membres. Rapidement, dès 1976, la FADOQ comprend 16 regroupements régionaux, près de 1 000 clubs et plus de 170 000 membres, ce qui en fait la plus grande association volontaire de personnes de 55 ans et plus au Canada.

Ce seront les plus belles années de la vie de Marie-Ange Bouchard.

« La chaleur des personnes âgées m’aura marquée. Elles sont remplies de possibilités. Elles ont acquis un esprit de tolérance qu’on n’a pas quand on est jeune. Quand on est jeune, on est carré. Les personnes âgées sont riches. Elles sont plus ouvertes, plus accueillantes. Tout le monde a quelque chose à nous apprendre », confie-t-elle.

L’entrevue se poursuit. Marie-Ange Bouchard réitère l’importance de demeurer curieux, d’apprendre, toujours.

« Ça a été une joie de ma vie d’être curieuse », avoue-t-elle.

Elle se souvient du temps où elle donnait des cours de français et de philosophie. La lecture a encore une grande place dans son quotidien. Elle emprunte parfois des ouvrages à des étudiants du cégep et de l’université pour voir ce qui s’enseigne aujourd’hui.

Elle écrit, aussi. Une page par mois dans le petit journal de sa résidence. Elle s’amuse à rédiger les biographies des gens qui fêtent leur 50e anniversaire de mariage. Elle s’émeut de la variété d’histoires des être humains. Des différences singulières de chacun.

Marie-Ange Bouchard continue de répondre aux questions avec assurance. Ses idées sont claires, elle ne paraît jamais déstabilisée.

Jusqu’à ce que ne survienne cette question : « Si elle avait un message à formuler aux membres de l’Âge d’Or aujourd’hui, quel serait-il ? »

« Ah mon Dieu, je n’ai pas pensé à ça ! Vous auriez dû me dire ça au téléphone, j’aurais pris le temps d’y penser. »

Elle fait une courte pause.

« Un message. D’avoir un cœur ouvert aux autres, de maintenir sa curiosité intellectuelle jusqu’au dernier jour, d’essayer de comprendre les jeunes et de ne jamais couper les ponts entre les générations », déclare-t-elle.

L’entrevue prend fin. Marie-Ange Bouchard s’informe si son intervieweur a assez de photos. Si elle va pouvoir avoir une copie de l’entrevue une fois qu’elle sera publiée. Elle a encore de la jasette. Une vie pleine d’anecdotes, ça ne se résume pas en 15 minutes.

Tout comme l’héritage qu’elle laisse derrière elle d’ailleurs. Marie-Ange Bouchard a lancé le mouvement de l’Âge d’Or en mars, mois aujourd’hui marqué par la Journée internationale des femmes. Femme d’action, elle aura joué un rôle crucial dans l’éclatement des plafonds de verre.

Aujourd’hui, avec une directrice générale adjointe, 11 directrices régionales et de nombreuses femmes au sein de ses conseils d’administration provincial et régionaux, le Réseau FADOQ et son demi-million de membres s’engagent à perpétuer l’héritage de Marie-Ange Bouchard.

Une pérennité empreinte de fierté.